Les enjeux du nouveau modèle culturel

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Le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, est en difficulté devant une équation à plusieurs inconnues. Le budget de la culture est réduit de plus de moitié, ses solutions à lui ne font qu’aggraver la situation, et l’avilissement du bâtiment du plateau des Anassers par la lumpénisation de son encadrement n’arrange pas les choses.

Dans les chaumières, les paris sont lancés : Mihoubi ne passera pas le printemps. La multiplication des critiques dont il a fait l’objet il y a deux semaines, y compris de la part de médias d’habitude prompts à luire son image, renseigne sur un «lâchage» d’en haut. Certes, les voix du pouvoir sont impénétrables, mais les signes sont forts. Mihoubi n’est certainement pas l’homme de la situation.

Encore moins celui de l’étape suivante qui suppose un changement du modèle culturel. Il est, toutefois, fort à craindre que Abdelmalek Sellal, Premier ministre, se contente de faire sauter un fusible pour sauver les apparences et que la campagne médiatique à la charge du ministre ne sert qu’à détourner l’opinion publique des véritables enjeux.

Dans ce cas, les pouvoirs publics peuvent décrocher un sursis, mais de très courte durée, car les scories de 2016 et la sécheresse annoncée pour 2017 emporteront des centaines de postes de travail et briseront des carrières avant de forcer la culture algérienne. Les travailleurs du théâtre de Béjaïa avaient raison de manifester leur colère contre la volonté de compression, et les directeurs des théâtres avaient aussi raison d’inviter le ministre à revoir sa copie réformatrice, qualifiée de «démagogique».

La problématique dépasse cependant les frontières du 4e art et invite à la mobilisation générale pour amener le gouvernement à réviser sa conception de la culture, faute de quoi, la crise actuelle risque d’affecter sévèrement le tissu fragile de la culture en Algérie. Et la toute récente feuille de route proposée par Azzedine Mihoubi pour revoir les statuts des théâtres, ou encore le chèque incompréhensible offert par l’ONDA au TRB, ne doivent pas faire écran devant le véritable enjeu : le pouvoir doit abandonner sa tutelle sur la culture.

L’office deus ex machina

La situation économique l’exige. L’ère du contrôle stalinien est révolue, ainsi que celle de l’Etat-providence qui infantilise l’art et use de clientélisme pour contrôler les artistes. La situation exige que les pouvoirs publics s’alignent aujourd’hui sur les standards universels afin de libérer l’initiative et donner au secteur sa force créatrice d’emplois et de richesses, au-delà du bien qu’en tire la société pour ses besoins spirituels et son émancipation. Les artistes, les syndicats d’artistes, les intellectuels et l’ensemble de la société doivent jouer les premiers rôles dans la confection du nouveau modèle culturel. Le bon sens veut que le pouvoir abandonne sa tutelle sur la culture pour que l’Etat reprenne son rôle de régulateur.

Dans ce modèle, l’Etat est appelé à être garant du respect des règles du jeu, ainsi que de l’équilibre entre le domaine public et celui privé. L’expérience a démontré, ici et ailleurs, que la prédominance de l’un ou l’autre de ces modèles mène aux dérives gestionnaires et rentières, pour la première, et à l’asservissement de l’art et de la culture par la logique du profit, pour la seconde. L’Etat veillera à mettre des garde-fous face aux velléités idéologiques et lobbyistes.

Il veillera aussi à encourager la création et à maintenir dans son giron les établissements à but non lucratif, destinés à des missions sociales, à l’image des bibliothèques et des centres culturels de proximité. La toute récente initiative unilatérale de Azzedine Mihoubi pour la réforme des statuts des théâtres découle justement de la posture exclusive et paternaliste des tenants du pouvoir. Sur l’autre versant de sa démarche, le ministre favorise un organisme, l’ONCI, au détriment des notions de mérite et de concurrence, en lui confiant le rôle du deus ex machina dans le théâtre, le cinéma, la production de spectacles et la gestion des établissements.

Ce choix contraste avec le discours sur la rationalisation de la gestion et l’optimisation des biens et des moyens culturels. Mais derrière le choix du ministre et de la toute-puissance acquise par l’office se profilent une concentration de fonds publics et un monopole du marché juteux de l’équipement. Un marché à travers lequel des opérateurs se positionnent pour compenser la perte des milliards de l’animation culturelle.

Trust

Des forces aux visées intéressées sont déjà à l’œuvre et ont pris une longueur d’avance. Il s’agit d’un lobby qui a un pied dans les institutions et un autre dans le privé. Ses commanditaires ont compris que la source de la rente se tarit et ne pourra plus profiter à tout le monde. Alors ils profitent de leur proximité avec le ministre actuel pour éliminer des pans entiers d’opérateurs culturels, en favorisant un trust qui s’arroge les droits de production, de diffusion et d’exploitation des équipements et des infrastructures publiques. Ils ont un pas en avance parce qu’ils connaissent parfaitement le talon d’Achille du système, notamment le dispositif juridique et organisationnel qui régit l’ensemble des textes qui sont, soit inexistants, soit insuffisants, et en tout cas bien établis pour brider l’initiative.

C’est d’ailleurs l’objet de la première réaction des directeurs de théâtre, qui ont revendiqué la révision des statuts et surtout des cahiers des charges régissant leurs institutions, afin de s’adapter à la nouvelle donne économique. Ils veulent s’autonomiser financièrement, mais cela passe inexorablement par la révision de la plate-forme qui définit leurs champ et moyens d’action, leur relation au pouvoir central. C’est une démarche qui doit toucher l’ensemble des salles de spectacle et des institutions qui y sont liées. L’impératif de la rentabilité est intimement lié à la mise en place de statuts et de cahiers des charges qui n’omettent pas le moindre détail.

L’épisode de l’Opéra d’Alger (deux administrations en quelques mois d’existence), et avant lui, celui du Zénith de Constantine (sans statut depuis deux ans), sont l’expression de ce «vide juridique» qui hypothèque l’avenir de ces salles. Si l’Opéra d’Alger est un cadeau offert par un pays ami, le Zénith a coûté au Trésor public au moins 160 millions d’euros. Depuis son inauguration, cette salle ne fait pas rentrer un seul dinar dans les caisses de l’Etat !

Elle a été confiée «gratuitement» à un organisme, l’ONCI, pour ne pas le nommer, qui n’a ni le génie ni l’expérience pour réaliser le miracle, soit amortir le coût de réalisation et projeter l’établissement dans un processus de rentabilité financière et culturelle, sans brader son prestige. Le principe est aussi valable pour les festivals qui ne pourraient devenir autonomes financièrement (alibi officiel pour la réduction des budgets) qu’à la condition de révision des textes qui les régissent et un accompagnement public pour une étape intermédiaire.

La loi de l’offre et de la demande déterminera par la suite le bon grain de l’ivraie. La redéfinition du rôle de l’Etat dans le champ culturel et l’élaboration sereine et concertée de nouvelles règles de jeu sont les conditions sine qua non pour jeter les bases d’un nouveau modèle culturel national. La famille de l’art et de la culture a l’obligation historique de saisir ce moment charnière pour réécrire son destin.

Autrement, ce sont des manipulateurs «étrangers» qui vont s’en charger. Une situation similaire faisait écrire à Edward W. Saïd dans son ouvrage Des intellectuels et du pouvoir : «Le choix majeur auquel l’intellectuel est confronté est le suivant : soit s’allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit – et c’est le chemin le plus difficile – considérer cette stabilité comme alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de totale extinction.»