«La gestion du ministère est défaillante sur tous les plans»

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Vous êtes lauréat du Grand Prix de la dernière édition du Festival du théâtre professionnel d’Alger avec votre pièce Torchaka. Quel constat faites-vous de la situation actuelle du théâtre en Algérie ?

Le théâtre est en danger. Ce dernier peut vivre de lui-même en Algérie, mais il ne peut y arriver sous ces conditions, car il est pris en otage par certaines pratiques que je qualifie d’«archaïques» et d’«anarchiques». Il faut savoir qu’après l’indépendance, nous avions plus de 400 salles de cinéma. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Elles sont toutes fermées. De plus, avec la politique culturelle menée actuellement par la tutelle, tout devient sous l’emprise et sous contrôle.

Ainsi, le ministère de la Culture conduit ce secteur droit au mur. Les restrictions budgétaires décidées par le ministre Azzedine Mihoubi n’ont fait qu’aggraver la situation. C’est malheureux de constater qu’à chaque crise financière, les responsables commencent avant tout par s’attaquer au budget de la culture. Pour eux, la culture passe au second degré, ou même pire, ils nous font comprendre que nous n’en avons pas besoin. C’est honteux…

– Peut-on situer les problèmes du théâtre en Algérie ?

Le théâtre algérien a de tout temps résisté à l’autoritarisme du pouvoir. Il est certes en crise, mais il a connu une période prospère durant les années lumière, notamment avec les écoles Medjoubi et Alloula. A l’époque, les professionnels, comme les amateurs, se reposaient sur des bases solides, car ces hommes et ces femmes, notamment les sommités que je viens de citer, avaient une vision du théâtre, un projet et une politique culturelle clairs.

Artistes, comme administrateurs, chacun avait sa place et son rôle. Aujourd’hui, le ministre fait ce qu’il veut, les administrateurs gèrent le secteur comme bon leur semble. C’est une anarchie qui dure depuis plus de vingt ans et qui s’est aggravée depuis quelque temps, notamment avec les restrictions financières imposées.

Prenons l’exemple du Théâtre régional de Béjaïa (TRB), qui a vécu une crise financière récente à cause de dettes accumulées. Et qu’a fait l’administration ? Elle a décidé de licencier les comédiens, qui sont l’essence même du théâtre. C’est honteux pour un Etat, qui compte quarante million d’habitants, de considérer ses 5000 artistes comme une charge. Ce chiffre n’est pas fortuit, car il est celui du ministère. Mais ce qui est encore plus grave et déplorable, c’est que ce ministère lui-même dispose d’un staff de plus de 25 000 employés.

Désormais, le ministre Azzedine Mihoubi préfère s’attaquer aux 5000 artistes au lieu de trouver des solutions au secteur, ce que devait être sa mission première ! Nous sommes indépendants depuis 55 ans et nous demeurons incapables d’offrir aux artistes un cadre de travail agréable ou un statut clair, ce qui est un minimum.

Tout le monde parle de problèmes fictifs qui touchent au théâtre, comme les textes, la production ou le public, mais la véritable crise est celle de l’administration, sa gestion et le manque de formation. Cette politique a été gérée en défaveur de l’artiste, du théâtre et de la culture. La gestion de Azzedine  Mihoubi est défaillante sur tous les plans. Les responsables de la culture en Algérie veulent que les artistes soient sous la coupe de l’Etat, produisent ce que demande l’Etat et selon la ligne politique qu’il impose, sinon ils finiront persona non grata.

– Pouvez-vous nous détailler cette question de la gestion que vous critiquez ?

Nous nous retrouvons parfois avec des théâtres souffrant d’un sous-effectif en termes de comédiens, et c’est le contraire dans d’autres cas. Je pense qu’il est important d’avoir une feuille de route étudiée afin d’y remédier, savoir quels genres de spectacles voulons-nous et combien devrons-nous produire par an.

Ces institutions à caractère commercial ne sont pas des EPIC. Leur gestion doit être rigoureuse. Les directeurs doivent avoir un cahier des charges précis et des objectifs clairs qu’ils doivent atteindre. Ils doivent aussi rendre des comptes et finir par l’établissement de leur bilan pour savoir s’ils ont atteint ou pas les objectifs tracés.

Dans le cas contraire, ils doivent quitter, et c’est le cas du ministère de la Culture et des institutions qui l’entourent. Il n’est plus possible, par exemple, d’être à la tête d’un établissement culturel durant plus de 20 ans, surtout si ce dernier n’a pas présenté le moindre résultat, c’est scandaleux, ce qui est le cas dans plusieurs établissements culturels dans notre pays.

– Mais la décennie noire et le terrorisme ne sont-ils pas eux aussi responsables pour quelque chose dans cette dégringolade du secteur de la Culture en général et celui du théâtre en particulier ?

Je suis diplômé de l’Institut national des arts dramatiques et chorégraphiques (INADC) en 1999. Mes camarades et moi étions frappés par le terrorisme de plein fouet. J’avoue que c’était une période très difficile, car l’art et l’artiste étaient aussi la cible des terroristes et de l’extrémisme religieux qui ont ravagé le pays.

D’ailleurs, beaucoup de nos valeureux artistes ont été assassinés par ces charlatans. Mais nous avons résisté, nous nous sommes battus pour ce que nous aimons le plus, l’art. Aujourd’hui, nous faisons face à une autre forme de terrorisme, une autre forme d’intégrisme, qui s’imposent aux artistes et à leur vision des choses. Ce terrorisme est celui des grands et des petits responsables du secteur.

La seule chose qui préoccupe ces derniers est l’argent, l’intérêt et la manière avec laquelle ils peuvent grader leur poste. L’artiste, lui,  n’est plus au centre de leur intérêt. A cause de leur politique centraliste, l’artiste attend aujourd’hui pour bosser, alors qu’il doit être au centre des décisions culturelles, le noyau des projets culturels et le rayonnement de la culture en Algérie. Hélas, nous avons été réduits au statut de demandeurs d’emploi.

– Quelle est la situation actuelle des comédiens ?

Il est réduit à attendre les subventions de l’Etat. En tant qu’artiste, je ne veux pas de faveur, je veux arracher mes droits. Je veux des politiques et des lois claires pour l’ouverture de ce secteur et pour libérer ce marché. Notre créativité dépend de notre liberté, alors que nous ne sommes pas libres, car nous n’avons pas de cadre libre. L’Etat contrôle tout. On nous interdit les salles sans raison claire et je ne vous parle même pas de la censure.

Le côté commercial de nos projets est tout aussi important pour sortir de cette dépendance de l’Etat. Le Box Office, les prix et la règle de l’offre et de la demande régissent la culture à travers le monde, ce qui n’est pas le cas dans notre pays où c’est juste l’offre de l’Etat qui se propose à vous. Chaque ministre qui arrive gaspille à sa guise les milliards de la rente, qui est aussi l’argent du peuple, c’était le cas de «l’Epopée d’Alger». Dépenser des millions dans des événements qui n’ont jamais été réfléchis est tout simplement travailler la culture de l’inculture.

Ce que je veux dire, pourquoi encourageons-nous l’édition et pas la lecture ? Le comédien est exactement à l’image du secteur. Des solutions… Je pense que le moins que l’on puisse faire devant cette politique centralisée, c’est surtout de bien étudier la question de la distribution des budgets. Il n’est pas normal de financer pour 120 millions de dinars le Festival du film arabe, alors que le Festival du théâtre professionnel ne reçoit que 50 millions de dinars.

Il y a des priorités dans ce pays. Au Maroc, par exemple, les festivals sont soumis à des cahiers des charges. Nous ne pouvons pas continuer à nous soumettre à cette politique anarchique. L’Office national de la culture et de l’information (ONCI), par exemple, n’a rien avoir avec le théâtre, car en principe c’est le TNA qui devait organiser ces événements. Les priorités, c’est aussi de revoir les lois, la politique culturelle de l’Etat et clarifier les mécanismes de leur mise en œuvre.

Chez nos voisins tunisiens et marocains, la production théâtrale et cinématographique est rentabilisée. Ils en font même des profits. Il faut réorganiser le secteur et mettre les gens qu’il faut à la place qu’il faut. Ce n’est qu’ainsi que nous allons travailler la culture, l’artiste et les travailleurs de l’art d’une manière générale.